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Folles

16 juillet, 2011

Mes sœurs vieillissent. Plus vite que je peux le gérer.

Une d’elles approche ses 17 ans. Sa chambre est directement à côté de le mienne. En fait, je pourrais dire qu’à l’exception de ma chambre, c’est elle qui possède le sous-sol. Un soir j’ai entendu sa respiration s’accentuer. Comme un bel enfoiré j’ai fermé mon ordinateur pour mieux l’entendre, tout seul dans le noir. Je suis devenu voyeur pendant un instant, et puis c’était terminé.

Pendant que la majorité ait trouvé ses paroles si belles sur la scène de l’auditorium, ces paroles sont devenues encore plus sales derrière le rideau. Et croyez-moi, sachant que c’est elle qui sacre le plus facilement dans toute la famille, c’est un accomplissement à lui-seul. J’ai même remarqué qu’elle me traitait plus de fif ces temps-ci, comme quoi même sa sexualité était devenue une insulte.

L’autre est un cas plus intéressant, plus intellectuel si vous me le permettez. Si l’un n’a duré qu’une nuit, s’évaporant dans le souffle des jeunes initiés, l’autre continue encore sur sa traînée, sa curiosité, en fait, il continue à travers les pages d’un livre cru d’ erreurs tâchées de rouge à lèvres et de relations brisées. Ma plus petite sœur lit du Nelly Arcan. À 14 ans. Je ne peux pas vous dire combien cela m’a éclaté la cervelle la première fois que j’ai mis mes yeux dans les pages du livre.

Je me dis que j’exagère trop, que je ne devrais pas devenir ce parent protecteur aveuglé par sa propre incompétence. Je me dis que je ne devrais pas me mêler de cela car je ne suis, après tout, qu’un homme, et ainsi je ne suis pas qualifié pour parler des bas les plus profonds de la noyade. Mais j’ai décidé de le lire, en sa présence, sur l’autoroute pas si lointaine. Arrivé à un certain moment, je lui ai demandé comment se faisait-il qu’elle lisait un tel livre, avec un regard aussi cru envers le monde adulte qui l’attendait malgré elle; elle m’a répondu qu’elle a trouvé que le livre n’est pas pour elle aux alentours de la page 40. À ce point-ci, on avait déjà parlé de drogue, de fellation, de chatte, de baise, de prostitution, de branlette, de suicide. Je ne sais pas qu’est-ce qui l’aurait poussé à dire une telle chose de la page 40; j’essaye encore de trouver la larme qui a fait déborder le vase, mais en fait, je sais que ça n’a pas d’importance.

Elle ne voulait plus que je mette la main sur ce livre. Je ne sais pas s’il s’agissait de son instinct d’enfant qui veut garder des objets sans vraiment savoir pourquoi à part la fonction matérielle du volume, ou bien qu’elle me voit comme celui qui veut lire son journal intime qui se trouve à travers ces pages. Les enfants ne veulent pas rester jeunes; ils veulent grandir, ils veulent devenir grands à tout prix. Ils font les mêmes erreurs que leurs plus vieux sous un sentiment de victoire, d’accomplissement; ces mêmes erreurs que leurs pairs voient avec désolation et qui va, tôt au tard, les frapper à leur tour. Tout ce que l’on peut faire, c’est essayer d’être prêt à l’encaisser de plein fouet, essayer d’amortir le choc. Mais avec un tel bouquin, une telle vie, personne ne peut amortir un tel choc. Tout ce qui reste sont les corps allongés sur le Plateau Mont-Royal, regardant vers le ciel, ne voulant pas mourir de la sorte. Enfin j’espère; je ne suis qu’un pauvre fils de banlieue.

Elle dit que c’était le nom qui l’avait interpellé: Folle.

Mais est-ce que je suis vraiment différent d’elles? En fait, la question serait plutôt est-ce que la situation pour moi a changé depuis deux ans? Et après tout, il y a des moments où je me trouve à ne pas détester mes sœurs du tout. C’est vrai, j’avoue. La narrateur est un enfoiré, un paranoïaque paradoxal sans doute. Ses perceptions sont gavés de tâches imaginaires. Mais je dois avouer que des fois, quand ma main droite se concentre dans les deux sens, la vérité me frappe que je pourrais faire autre chose ce moment-ci. Je pourrais dire à une femme que je l’aime, commencer de quoi, grandir avec quelqu’un à côté de moi. Mais non, j’écris des poèmes, avec cette même main droite, et elles sont si loin à présent.

…Demain j’aurais 30 ans.

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