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La boîte

3 novembre, 2012

Les dernières semaines ont été dures pour moi. Elles ont été dures car j’ai été dur envers moi-même. Je me suis enlisé dans des mauvaises habitudes et des fantômes du passé, je me suis même inventé un problème pour me convaincre, et je sens que les autres le sentent. Je me suis laissé aller dans un fossé. Je ne sais rien des autres, je ne sais pas ce qu’ils veulent de moi. Et puis une nuit, en prenant une marche, il m’est arrivé une question qui me hante encore aujourd’hui, et qui va sûrement me hanter pendant un bon bout de temps, à moins que la réponse me vienne entre les lignes de texte et de pixels qui s’écrivent devant moi:

Pourquoi suis-je encore en vie?

Cette question ne m’horrifie pas; elle m’intrigue. Elle est le symbole d’un bogue dans la logique de l’histoire humaine. Pourquoi suis-je encore en vie? Vous savez, ça doit maintenant faire dix ans que mes premières idées suicidaires se sont manifestées, en 5e année du primaire. Vous conviendrez que pendant ces dix années, quelque chose aurait sûrement dû flancher, tôt ou tard. Dix ans à quelques pieds du gouffre, dix ans à crever paisiblement dans sa chambre, ça ne se fait pas, c’est insensé. Alors pourquoi suis-je ici en ce moment? Qu’est-ce qui a fait en sorte que j’ai continué à vivre? Est-ce de la naïveté? De la lâcheté? De la peur? Je ne sais pas, mais si vous acceptez cette réalité comme toutes les autres, je suis encore complexifié par la lourdeur de mes pas.

Je me souviens quand j’ai communiqué mon envie de mourir pour la première fois. J’étais en 5e année du primaire comme j’ai dit plus tôt. Dans la classe il y avait une boîte à lettres où l’on pouvait déposer nos problèmes auxquels les préposés, élèves de la classe, pouvaient nous aider, comme quand on se faisait écœurer ou quand on avait des petites crottes sur le cœur. Un jour, sûrement par innocence, j’ai mis un papier où je disais que j’avais déjà pensé à me suicider. Celle qui l’a lu quelques moments plus tard avait le regard renversé et grand ouvert. Quelqu’un est venu l’aider, avec le même effet. Ils étaient si jeunes. Plus tard dans la journée, le professeur a demandé de me voir dans la bibliothèque juste à côté de la classe. Il a ouvert le papier, et il m’a demandé qu’est-ce que c’était. Je ne savais pas quoi lui répondre. Il était très fâché de la situation, et il m’a dit d’oublier tout ça, ne plus jamais faire ça; j’ai accepté, bien sûr, qu’est-ce que je pouvais faire? J’avais 9 ans. Plus tard dans l’année il fit un infarctus; je ne l’ai jamais depuis. Il a survécu, il paraît même qu’il m’aimait bien, mais je ne l’ai pas vu depuis.

Ne prenez pas ce texte pour une note de suicide; j’ai horreur des martyrs de la société actuelle, créés par un public en quête d’une victime pour se sentir moins mal. Seulement, je sens que je teste ma vulnérabilité de plus en plus, que j’ai perdu de vues mes horizon et mes mots, que je m’appauvrit de ma pensée. Il y a quelque mois, quelqu’un en larmes m’a dit: «Vincent, tu es une belle personne.»

J’essaye désespérément d’y croire maintenant.

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One comment

  1. Salut Vincent,

    Ici Martin Bélanger, ton « vieux » prof de troisième secondaire qui est toujours abonné à ton blogue.

    En lisant ton texte une première fois, je n’ai pas su comment réagir. Je n’ai pas eu envie de te prendre en pitié, car je sais que tu aurais franchement détesté qu’on te couvre de pitié… et ce n’était pas le but de ton texte de toute façon. Je n’ai pas eu envie de paniquer non plus, car tu mets les mots justes sur des sentiments précis, c’est-à-dire quelque chose entre le désespoir et la lucidité, mais où l’envie de continuer, même sans trop savoir pourquoi, est présente malgré tout.

    Ta lucidité décapante est une arme à deux tranchants : elle te permet d’analyser, de comprendre, de poser un regard complexe et unique sur la vie… et te donne aussi les outils pour poser un regard très critique sur toi-même. Tu as l’hallucinante capacité de comprendre et de dire tout ce que tu es, ce que tu n’es pas, ce que les autres perçoivent de ce que tu es et de ce que tu n’es pas, ce que tu pourrais être ou ne pas être, tout… tout, bref.

    C’est à la fois merveilleux… et complètement déroutant, non?

    Pour ma part, je ne te dirai jamais quoi dire ou quoi faire : je n’en ai ni l’envie, ni la légitimité. De toute façon, tu es trop brillant pour écouter béatement ton ancien prof! Tout ce que je peux te dire, Vincent, c’est que non, tu ne seras jamais comme « les autres » (mais qui sont donc ces gens anonymes qu’on appelle « les autres », au fond?), mais que oui, tu es unique et tu es « une belle personne ». Tu « clashes » avec les autres? Eh bien, tant pis pour eux : qu’ils te prennent comme tu es, ce que je me suis toujours efforcé de faire!

    La lourdeur de tes pas ne doit pas t’empêcher d’avancer, même dans la noirceur. Avancer dans le noir, c’est pas mal l’histoire de l’humanité de toute façon, non? L’avantage d’avoir le pas lourd, c’est que nos bottines sont plus lourdes, ce qui est bien pratique pour donner des coups de pied au derrière de ceux qui le méritent… 🙂

    Bref, en terminant, je ressens ton cri du coeur et je le prends pour ce qu’il est, sans juger ou te donner des leçons. Je voulais simplement que tu saches que quelqu’un, quelque part, a reçu et accueilli ton grand cri poussé dans l’immensité du vide de la blogosphère. Je l’ai bien entendu, ton cri. Et j’entendrai les autres avec la même humanité, sans te « bullshiter » ni te faire la morale, promis.

    Bonne journée,

    Martin B.



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