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SARAH PRÉFÈRE LA COURSE – Critique du film

15 juin, 2013

Avant que l’on puisse parler de Sarah préfère la course, il faudrait d’abord réfléchir sur le concept de premier film. Les dernières années ont vu des douzaines de nouveaux noms s’ajouter au paysage cinématographique québécois, accompagnant les Denis Côté et les Xavier Dolan de ce monde dans leur montée inspirante. Cela veut dire que nous avons eu droit à plusieurs premiers films ces dernières années dans le cinéma québécois, et même si cela peut sembler comme une évidence même, ce que cela représente est un peu plus complexe: un premier film est un film assez simple, avec un but très concret, une vision un peu minimaliste. Bref, on s’assure qu’on a les bases avant de changer de vitesse, tout simplement. Il y a des exceptions, certes, mais la règle est facile à comprendre. Ainsi, Sarah préfère la course s’inscrit dans ces premiers pas de cinéastes avec une certaine sagesse, même si cette certaine sagesse nous fait souhaiter pour un peu plus.

Sarah préfère la course se concentre donc sur Sarah Lepage, une jeune athlète de Cap-Rouge, jouée par une Sophie Desmarais simple mais efficace. Elle aime la course. C’est pas mal tout ce qu’on peut dire à propos du personnage: on imagine la feuille de ses caractéristiques, avec le mot «course» écrit dans certaines cases et avec ses désirs remplis par trois points d’interrogation un à la suite de l’autre. Ce n’est pas un problème de manque de vision pour le personnage cependant; Sarah elle-même ne sait pas quoi dire lorsqu’on lui demande. Elle ne sait pas ce qu’elle veut faire plus tard, ce qu’elle veut, ce qu’elle aime à part la course, et le film suit en fait sa quête d’identité à travers une nouvelle vie à Montréal loin de ses parents. Le film devient véritablement intéressant lorsqu’elle est directement confrontée à ses propres désirs, qu’elle n’avait jamais connus auparavant.

Bien sûr, le problème avec cette approche est que le film prend beaucoup de temps à démarrer, car la première moitié du film montre Sarah qui se lance dans la vie d’adulte sans savoir quoi faire, en aménageant et en se mariant pour les prêts et bourses avec un homme qui pense savoir quoi faire. Dans un certain sens, on pourrait qualifier Sarah préfère la course comme étant un anti-Laurence Anyways: si le film de Xavier Dolan montrait des personnages vivant en marge de la société dès le départ, hauts en couleurs et franchement un peu fou, Sarah plonge dans une société homogène sans se poser de questions parce qu’elle n’a jamais eu à le faire avant. Mais dès que ces évènements arrivent et l’on complète le personnage de Sarah dans notre tête, on s’identifie beaucoup plus au personnage et à savoir comment elle va confronter cette facette de sa personnalité qu’elle vient de découvrir. La deuxième moitié du film est donc beaucoup plus proche des sentiments du personnage et donc beaucoup plus intéressante, mais le peu de lien qui se trouve entre ses caractéristiques minimes finit par donner une progression de son personnage assez vague; son personnage change, oui, mais ce que ce changement apporte à celle-ci tient plutôt d’un symbolisme souhaité que de la réalité du personnage.

En fait, la réalisation de Chloé Robichaud est très, très proche de son personnage principal: la réalisation, comme Sarah, est timide, assurée mais très prudente dans son approche, très fidèle au monde gris sans visage qui l’entoure, ce qui peut être frustrant parce qu’on peut voir qu’elle a du talent. Elle emprunte plusieurs trucs de premiers films, comme la caméra qui suit la nuque de son personnage principal et des dialogues minimalistes avec un peu de trivia saupoudrés à quelques endroits, mais c’est lorsqu’elle s’échappe de ces conventions que le film réussit; deux scènes au milieu du film, à quelques minutes d’intervalles (le karaoké et le voyage à l’hôpital) donnent une meilleure fenêtre sur les émotions des personnages avec une superposition de sons et d’images, cassant pour la première fois le caractère monotone de la vie de Sarah.

Ultimement, on ne peut reprocher à Sarah préfère la course tous ses défauts; non seulement parce que ce sont des problèmes que l’on peut déceler dans plein d’autres premiers efforts, mais surtout parce que ceux-ci témoignent tout de même d’un savoir-faire et d’une certaine sagesse. Parce qu’au final, le film de Chloé Robichaud nous donne envie d’en voir plus, et honnêtement, c’est peut-être une bonne chose! Ce qui réussit à s’élever de cette prudente proposition mérite un petit coup d’œil et laisse présager ce que pourrait faire la réalisatrice si elle s’échappait un peu plus des conventions. À ce que je sache, ce sont des signes d’une cinéaste prometteuse.

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One comment

  1. Merci, Vincent, de prendre le temps de poser ton regard sur des films que tu as vus! Ta plume ciselée et franche me donne un très bon aperçu du film, que j’ai d’ailleurs hâte de voir.

    Au plaisir de te revoir,

    Martin Bélanger



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