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LOUIS CYR: L’HOMME LE PLUS FORT DU MONDE – Critique du film et analyse

17 juillet, 2013

Nous allons encore une fois devoir faire un retour un an en arrière. Je sais que c’est un peu tannant de revenir sur 2012, mais dans le contexte de cette critique il serait impossible de passer à côté du sujet. Il y a quelques mois déjà certains ont rapporté une certaine «crise» du cinéma québécois au box-office, dont la part de marché a grandement diminué, ce qui a donné place à un débat des plus pathétiques des dernières années. Honnêtement, s’il y avait eu une quelconque «crise» du cinéma québécois, c’était peut-être les déceptions artistiques de Laurence Anyways ou de Tout ce que tu possèdes, éclipsés plus tôt cette année par le sublime Le Météore. Le fait qu’une pièce de nostalgie périmée des années 90 toute gluante ne soit pas le grand succès que ses producteurs espéraient, ça, je m’en fous pas mal. Mais apparemment c’est un problème qui existe et il faut trouver une solution, semble-t-il.

Ainsi, l’été 2013 sera assez intéressant d’une certaine façon. Pourquoi? Parce que les trois types de films québécois qui rapportent le plus au box-office seront de la partie; un drame autobiographique, une comédie et un thriller réalisé par Érik Canuel (ce dernier exemple compte peut-être un peu moins car la majorité associe encore et toujours Bon Cop, Bad Cop comme l’œuvre de Patrick Huard, mais bon, c’est quand même un thriller comme fut Omertà il y a un an). Si aucun de ces films, si aucune de ces recettes préfabriquées bien connues ne rapporte assez pour satisfaire ces exploitants de salles, producteurs et journalistes du Journal de Montréal, ils n’auront plus rien à dire; nous aurons littéralement tout essayé. Et notre premier candidat s’est présenté, alors commençons à parler du nouveau film biographique québécois Louis Cyr: L’homme le plus fort au monde.

Ou non en fait…

Je vais devoir laisser de côté le format de critique habituel pour Louis Cyr, car il s’agit sûrement du film le moins intéressant que j’ai vu depuis des lustres, bon ou mauvais, alors une analyse normale serait un peu courte, mais si vous y tenez, sachez que Louis Cyr est un film biographique comme tous les autres, avec les mêmes défauts et les mêmes qualités sans véritable importance. Les thèmes de fierté canadienne-française sont bien sûr accentués et soulignés maladroitement dans cette histoire simple et anecdotique, ce qui rend certains dialogues aussi fluides qu’un chapitre de Jean-Paul Sartre inséré dans une Bible. Oui, il est vrai qu’une certaine attention a été portée aux décors et aux aspects techniques, mais la dernière fois que j’ai vérifié, je ne suis pas en train de faire une critique exubérante de jeu vidéo. Le film a aussi la tendance étrange de filmer plusieurs scènes de prouesses physiques comme un film de Zach Snyder ralenti accéléré, ce qui détonne drôlement par rapport à ce qui l’entoure, en plus de ne rien amener en fin de compte à part le réalisateur qui nous montre comment on se rapproche de Hollywood.

Louis Cyr est beaucoup plus intéressant en tant que concept, en tant qu’exemple de films biographiques québécois, genre qui comprend bien sûr Gerry, Maurice Richard, Le Piège américain, Piché: Entre ciel et terre, Dédé à travers les brumes, Aurore, Monica la mitraille, Ma Vie en cinémascope, L’Enfant prodige, et cetera, et cetera. Juste leur nombre incroyable en une seule décennie apporte une grande question: pourquoi est-ce que le Québec a autant besoin de ces drames biographiques? Parce qu’il a besoin d’héros, bien sûr. C’est une réponse simple, soit, mais ce que cela signifie pour la culture québécoise dans l’ensemble peut être assez alarmant.

Comme vous le savez tous, j’imagine, le Québec a un problème d’identité. Il y a bien sûr son identité par rapport à l’empire britannique, puis américain qui l’entoure, souligné dans les films d’époque comme celui d’aujourd’hui, mais il y a aussi la crise d’identité, beaucoup plus actuelle, par rapport à son propre quotidien qu’il traverse chaque jour, une grave incertitude. Et une période d’incertitude est parfaite pour retrouver des héros, des personnages autour duquel on a construit des cultes, pour pousser l’auditoire vers un espoir nostalgique. Mais la nostalgie n’est jamais parfaite; elle est plutôt simple, déformée, et surtout elle n’apporte jamais de nouvelles questions, autrement ce serait plutôt une mémoire, et c’est là que le bât blesse. Le Québec aime mieux se faire raconter des histoires qu’il connaît déjà, trempées dans du plastique pour masquer ses trous de mémoire, que de se poser des questions en utilisant les leçons d’hier. Autrement dit, le Québec ne peut plus imaginer le futur, ni vivre dans le présent; il ne fait que regarder derrière lui en se souvenant d’un passé qui n’a jamais vraiment existé; du moins, il était beaucoup moins beau que ça.

On peut cependant penser que les drames biographiques ont une plus grande utilité que les films de fiction basés sur les idées d’un créateur singulier; on veut raconter l’histoire d’une personnalité importante et surtout populaire. On peut même lui donner une importance historique si on est un peu plus naïf. Mais en fin de compte, ces films ont une très faible durée de vie justement à cause de leur mission initiale de revigorer le patrimoine québécois à tout prix. Leur nombre croissant et leurs sorties régulières font en sorte que tous ces films sont interchangeables, oubliables, tellement ils finissent par aborder les mêmes thèmes. Que ces films ont été faits sur mesure pour nous, peuple québécois, canadien-français, fait aussi en sorte que seuls nous pouvons consommer ces longs-métrages, car ces personnages ont de l’importance seulement pour nous, peuple québécois, canadien-français; nous avons construit ces cultes, ces histoires nous-mêmes, et personne à part nous ne peut véritablement comprendre l’intérêt de raconter ces histoires. Pensez-y un moment: si les films biographiques que j’ai nommés ci-haut étaient en fait des œuvres de fictions, crées de toutes pièces, est-ce que vous les auriez vus? Est-ce qu’ils auraient été produits? Si tous les éléments patriotiques ou nostalgiques avaient été supprimés, est-ce que vous les auriez visionnés? Ou mieux, si ces histoires avaient eu lieu dans une culture différente de la nôtre, est-ce que vous feriez autrement?

Au final, Louis Cyr n’aggrave peut-être pas le genre biographique québécois, au point où on peut se demander pourquoi on peut aller dans une si grande analyse; ce n’est pas un navet après tout. Mais c’est surtout une autre entrée dans ce sentiment nostalgique qui persiste, qui réutilise les mêmes trucs, qui se rassure à travers le bois en plastique. Et comme tous les autres, il sera vu de part et d’autre. Et comme tous les autres, il sera remplacé. Et comme tous les autres, il sera oublié.

Le Québec a une mémoire sélective.

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