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TRIPTYQUE – Critique du film

2 novembre, 2013

Dans un­­e entrevue récente dans le journal Voir, le journal décrivait le dernier film de Robert Lepage, Triptyque, son premier film en 10 ans, comme une réaction, ou au moins un certain contrepoids par rapport au cinéma québécois des dernières années qui se serait éloigné des mots et donc de la littérature en se distanciant des dialogues; une affirmation qui m’a un peu étonné à vrai dire, car il me semble, au contraire, qu’une partie de notre cinéma s’est réfugiée dans la littérature d’ici, grand rempart de la culture québécoise. Des films comme Nuit #1, Laurentie, Le Torrent et Tout ce que tu possèdes ont tous rendu hommage d’une certaine manière à la littérature, à la poésie plus précisément, à travers des citations d’œuvres d’Hubert Aquin, Alain Grandbois, Anne Hébert, ou même de l’écrivain polonais Edward Stachura dans le film de Bernard Émond. Et on ne parle même pas des adaptations de pièces de théâtre des dernières années. Cependant, mis à part Nuit #1 qui n’est coupable que d’une rupture de ton dans sa conclusion, les films que mentionnés ci-haut sont tous très problématiques, que ce soit dans un film que ne peut s’échapper de sa narration même dans une lourde réalisation qui ne fait qu’accentuer ses erreurs embarrassantes comme Le Torrent, dans une construction répétitive et prévisible habitée par des personnages stéréotypés comme Tout ce que tu possèdes, et Laurentie… Je n’ai aucune envie de parler de Laurentie. Bref, les références poétiques de chacun de ces films ne pouvaient cacher la pauvreté de leur composition et surtout de leur propos. Triptyque ne tombe pas dans ce piège, bien au contraire en fait.

Le film est une adaptation de la pièce Lipsynch de Robert Lepage, ou au moins de trois des chapitres relatant l’histoire de trois de ses personnages principaux, tous confrontés d’une manière ou d’une autre à la perte de la langue ou plus précisément de leur passé qui s’évapore devant leurs yeux. Toutefois, il faudrait préciser qu’il ne s’agit d’une œuvre de Lepage à part entière, celui-ci ayant recruté Pedro Pires comme coréalisateur. Et c’est malheureusement ici que les choses se corsent…

On pourrait sûrement décrire la réalisation comme étant grandiose, certes, mais c’est surtout à cause de comment elle est imposante, évidente et encombrante. À commencer par les images, à leur plus simple expression, auquel on a appliqué un filtre brun-jaunâtre pour essayer rappeler l’art de renaissance – ou plutôt l’art baroque, ce qui est la bonne réponse – en plus d’un autre filtre qui donne une texture de «film grain», sans oublier la musique classique omniprésente dans tout le film; et oui, c’est extrêmement distrayant. Là est le grand problème avec Triptyque, la réalisation est toujours si évidente dans chaque plan, dans chaque trucage de caméra et de montage, que le film ne réussit pas à aller plus loin que des réflexions peu profondes – un reflet dans le miroir, des voix tues – ni à raconter son histoire de la meilleure façon possible. La même chose peut être dite des angles de caméra qui, s’ils sont ingénieux, ne servent pas le récit autant qu’ils  devraient. Au lieu de prendre un cadre qui est simple, mais efficace, autant pour les personnages que pour le propos des créateurs, le réalisateur a commencé par prendre un angle de caméra intéressant comme une contre-plongée en travelling avant par exemple, puis il doit sans cesse changer d’angle pour compenser pour l’action de la scène ou les dialogues, au lieu de juste prendre un bon cadre et de filmer.

Ce qui est un peu triste car on peut tout de même apercevoir une fable humaine à travers ces illusions; les quêtes des personnages principaux font toutes part d’une véritable anxiété devant une partie d’eux-mêmes qui s’envole peu à peu sans qu’ils ne puissent faire grand-chose – ou du moins pour ce qui est du premier et dernier chapitre qui concerne deux sœurs, alors que la deuxième se concentre beaucoup plus sur un chirurgien qui va faire perdre la parole à une de ses patientes. On peut facilement trouver deux monologues qui se démarquent du lot, comme celui de Michelle, ou elle pique une crise devant son inhabilité à écrire dans les cahiers que sa sœur lui donne en cadeau, ainsi que la réflexion de Thomas sur la silhouette du cerveau humain dans la chapelle Sixtine. En fait, si on peut accuser le scénario de quelque chose, il est difficile d’ignorer les clichés dramatiques sur lesquels ses personnages sont basés, comme une écrivaine schizophrène ou un chirurgien alcoolique.

Le film se termine avec un hommage à la poésie avec un récital, un peu comme si c’était le cas pendant tout le film, avec les trucages de montage, de caméra, ou même dans le scénario. Ce qui est dommage avec l’approche de Triptyque, c’est que Lepage et Pires ont oublié que pour qu’une poésie vive, il faut qu’elle respire; soit elle est calme et méthodique, de façon à ce que chaque image ait assez d’espace pour s’épanouir; soit elle est un océan de mille et une petites choses où l’ont peu s’abandonner et où on peut flotter dans la tempête. Hélas, les éléments au centre de Triptyque sont trop lourds pour être fluides, et ne sont pas assez profonds pour pouvoir y plonger pleinement. Ça donne l’impression d’une poésie branchée sur des centaines de machines pour vivre malgré elle, au lieu d’une poésie qui vit à travers elles.

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